Innovation, technologie et immatériels : quelle articulation ?

Innovation, technologie et immatériels : quelle articulation ?
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Le Guide Innovation Nouvelle Génération de BPIfrance classe les innovations selon six grandes catégories : innovation de produit, de service, d’usage, innovation de procédé et d’organisation, innovation marketing et commerciale, innovation de modèle d’affaires, innovation technologique, innovation sociale.

On pourrait croire à première vue que ceci indique que la technologie est non significative dans le mécanisme d’innovation, ou qu’elle n’est qu’un des moteurs de l’innovation. Une mode même consiste aujourd’hui à opposer innovation technologique et innovation non technologique. C’est un peu comme si on disait qu’il existe une vie avec de l’air et de l’eau et une autre vie sans air et sans eau. Qu’en est-il exactement?

De quoi parle-t-on ?

Si on essaie de la définir, la technologie est d’abord l’art de savoir reproduire des actes de la vie de manière répétitive et moins coûteuse en temps, en énergie, en matière ou en moyens financiers : c’est donc in fine le poumon de la vie humaine en société.

Vue d’une autre manière la technologie peut être considérée comme la manière humaine d’appréhender la réalité du monde sensible ou physique, par opposition au monde des idées ou de la métaphysique. C’est peut-être cette distinction entre les mondes physique et métaphysique qui serait à l’origine de cette mode voulant mettre dos-à-dos des concepts en réalité intimement liés. C’est sans doute également l’effet d’un contre-balancier qui réagit fortement au fait que pendant des années les financements de l’innovation ont été fléchés uniquement sur le développement technologique.

Le progrès technique est en fait une façon pour l’homme d’aller de l’avant, ce qui sous-tend la notion de progrès dans tous les domaines, la quête du sens de l’activité humaine. Au départ se trouve la soif de comprendre le monde physique qui nous entoure, la recherche scientifique, puis son intégration dans le progrès technique et enfin dans l’utilisation généralisée des nouvelles technologies. Au bout du compte la mise au point de technologies finit toujours par engendrer l’innovation, car l’innovation est la façon de faire bénéficier le plus grand nombre d’une avancée technologique, parfois à finalité obscure au départ ; et même, en grande majorité, les développements techniques non aboutis contribuent aussi à faire émerger les innovations.

Le lien entre technologie et innovation

Le développement technique a ceci de particulier qu’il est très demandeur de capitaux mais qu’on ne sait pas forcément prédire ce qui va marcher : les questions du type « pourquoi les usages résultant de ce développement vont-ils se répandre ou non ? », « lesquels se révèleront-ils vraiment ? », sont sans réponse au départ. Le développement technique, selon la définition proposée plus haut, est la condition initiale nécessaire et systématique pour qu’existent les innovations futures. L’acteur politique ou économique qui contrôle la technologie contrôle le développement de toutes les sociétés qui utilisent cette technologie.

Il n’existe donc pas d’innovation n’ayant aucun lien avec la technologie. On peut même avancer sans risque que la technologie est « le cœur » ou « le moteur » de l’innovation : imaginons un instant que l’électricité n’ait pas été découverte ou développée massivement à la fin du XIXème siècle: nous n’aurions à notre disposition aujourd’hui, de manière si massivement développée, ni automobile, ni ascenseur, ni ordinateur, ni TGV, ni scanneur médical, ni smartphone, ni cantine scolaire, etc. On ne peut pas vouloir ignorer la technologie et en même temps être pour l’innovation : les deux sont intimement liées car nous interagissons avec le monde physique pour vivre au quotidien, pour nous habiller, nous loger, nous déplacer, ou encore travailler au sens étymologique du terme (c’est-à-dire œuvrer avec peine – du latin tripalium, instrument de torture -, donc en consommant de l’énergie et de la sueur).

Il existe aussi une longue maturation faisant passer de la technologie à l’innovation. Par exemple la Silicon Valley et son dynamisme actuel n’existent que parce qu’au départ l’armée américaine a passé de gigantesques contrats avec de nouvelles entreprises innovantes d’électronique et du semi-conducteur durant des dizaines d’années. On se rappelle que les travaux de développement du Concorde, qui fut un fiasco économique, ont cependant permis le lancement d’Airbus, aujourd’hui leader mondial de l’aéronautique. De même, les travaux faramineux lancés au Japon dans les années 1970 pour créer la télévision à haute définition ont été un échec retentissant, et pourtant ils ont permis au géant Sony ainsi qu’à d’autres industriels japonais (Mitsubishi, Matsushita, etc.) de dominer le monde de l’électronique grand public.

Il ne faut donc pas prendre le risque de jeter le bébé (l’innovation) avec l’eau du bain (la technologie). Aujourd’hui il serait juste de dire que le développement de gigantesques infrastructures de serveurs et de télécommunications filaire et sans fil, très demandeur en technologies et ayant nécessité de très lourds investissements, est la cause de l’engouement actuel pour toutes les innovations d’usage que sont les applications mobiles, les nouveaux modèles de partage fondés sur le collaboratif et le big data (LinkedIn, Viadeo, Facebook, Uber, Airbnb, Blablacar, etc.), les avancées dans le monde de la médecine et maintenant l’avènement des objets connectés.
Ces innovations sont parfois intenses en technologie mais parfois non : elles ne font en fait qu’exploiter ce qui a été mis initialement à leur disposition et à la disposition du public grâce à des investissements technologiques initiaux réalisés par des tiers.

Ce faisant, nous devons aussi prendre conscience d’un effet collatéral de taille, à savoir que l’innovation peut aussi déstabiliser les modèles et cultures établis en ayant des conséquences fondamentales sur l’organisation des grandes et moyennes entreprises ainsi que sur le modèle économique des PME et des startups d’aujourd’hui. Mais tous les cours de stratégie le disent : une position d’avantage concurrentiel ne peut pas tenir longtemps en bâtissant des murailles de défense, mais plutôt en appliquant une certaine dose d’ouverture vers l’inconnu, cette forme d’avenir, immatérielle par essence mais valant la peine de s’y attarder.

Les sous-jacents de l’innovation : retour vers les immatériels

Ce qui précède ne permet pour autant pas de conclure que le financement des travaux de recherche aboutissant à de nouvelles technologies suffise à financer entièrement l’innovation. L’innovation est un processus très long et coûteux mais qui peut d’un seul coup s’accélérer et devenir très fructueux sans que l’on n’y prenne garde. Alors, quels sont ces sous-jacents de l’innovation et comment faut-il les prendre en compte ?

En réalité ces sous-jacents sont à chercher parmi les actifs immatériels détenus ou actionnables par les entreprises innovantes. On parlera par exemple ici de la vision et de la personnalité du dirigeant, là du savoir-faire spécifique des équipes, de la qualité et de l’accessibilité à des ressources externes, ou des relations clients mises à profit pour répondre aux besoins exprimés ou futurs ou dont l’effet sur la notoriété est clé, ailleurs de la créativité et du design attractifs, etc.

Sachant que la technologie exprime concrètement la relation entre l’homme et le monde physique matériel, il faut trouver la bonne articulation entre les différentes facettes de l’activité innovante de l’entreprise. Ainsi, pour pouvoir gouverner efficacement une entreprise innovante, donc dépendante fortement de domaines technologiques, il y a lieu de tenir compte et de suivre de près, et ce quel que soit le type d’innovation concerné parmi les 6 grandes catégories identifiées par BPIfrance :

  • Les actifs immatériels technologiques qui expriment la manière de maîtriser les avancées techniques et de les exploiter en vue de nouveaux usages bénéfiques pour le plus grand nombre
  • Les autres actifs immatériels qui expriment la relation entre des groupes humains (entreprises, collectivités, etc.) et la manière de les rendre pérennes
  • Dont en particulier l’écosystème fondamental entourant un ou plusieurs des domaines technologiques clés pour l’entreprise (géographiquement ou par des réseaux professionnels mondiaux): universités, chercheurs, grands groupes et ETIs, PMEs et startups, banques et investisseurs en capital-risque et capital développement, organismes publics de soutien, accès privilégié à certaines infrastructures, etc.

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Par Jérôme JULIA
Jérôme JULIA

Travail invisible et productivité cachée, de nouvelles lunettes pour les candidats à la Présidentielle

Les débats des Primaires (de droite comme de gauche) ont vu certains candidats théoriser la raréfaction voire la disparition du travail. Au-delà des postures idéologiques, les débats de l’élection Présidentielle 2017 posent une question économique et sociale centrale : le niveau de chômage en France, et la croissance molle que nous connaissons dans les économies développées depuis plusieurs années remettent-elles en question notre vision traditionnelle du travail ? Le regard immatériel sur les activités humaines apporte une réponse nouvelle à cette question.

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